Richard  Authier Richard Authier Auri Artiste peintre

Auri

Richard Authier par Maurice Jean-Petit Matile - Historien d'art

Dans nos régions où il est difficile de vivre de l'art et où la plupart des peintres doivent consacrer une part de leur activité à l'enseignement, Richard Authier- qui a choisi le bref diminutif «Auri» - pratique une profession qui semble de prime abord aux antipodes de l'art: il est «designer» de machines à écrire, de cameras, d'ordinateurs et autres instru­ments de haute précision, c'est-à-dire qu'il recherche, en col­laboration avec des ingénieurs et techniciens, les formes des dites machines qui conviennent le mieux à leur fonction, qui facilitent en outre le travail de ceux dont elles sont les instru­ments, des formes enfin, qui, telles des sculptures, invitent l'oeil et la main à la caresse ... La contradiction entre design et art n'est donc en fait qu'apparente, ou tout au moins partielle, les deux activités ayant en commun le souci d'une qualité esthétique.

Chez Richard Authier, de plus, la formation profession­nelle, complétée par des cours aux beaux-arts et stimulée par un goût très vif de l'expérimentation, a mis l'artiste en pos­session de moyens d'expression maîtrisés avec autant de sou­plesse que de virtuosité. La gouache, par exemple, subtile­ment diluée sur le support, travaillée au pinceau, à la main ou à l'aide de procédés mystérieux, soufflées, évaporée à chaud, finalement rehaussée d'un rien d'huile qui lui donne luminosité et transparence, atteint chez lui à la merveilleuse qualité des tempéras flamandes de la pré-renaissance.

Le labeur du designer, si proche soit-il de la création artistique sur les plans de la technique et de la recherche esthétique, n'en demeure pas moins soumis à de multiples contraintes propres aux activités industrielles. Aussi bien la peinture apparaît-elle dans la vie de Richard Authier comme une libération: ces formes que le designer embellit et parfait d'épure en épure, voici qu'elles surgissent spontanément sur le papier ou la toile du peintre, qu'elles jouent sans contrainte, qu'elles se nouent et dénouent, qu'elles éclatent !

Art de décharge, donc, avec tout ce que le terme implique d'explosif, de déroutant, voire de choquant, la peinture d'Auri surprend autant par ses thèmes que par la manière dont ils sont transcrits. Une bonne part des oeuvres donnent l'impression de fenêtres ouvertes sur des univers mystérieux et insolites. Dans des atmosphères fluides, ou règne une clarté lunaire, abyssale, infernale parfois, d'étranges formes se meu­vent ... oui, d'évidence, elles sont animées, et le mouvement plutôt lent, silencieux, mesure que nous leur prêtons aussitôt que s'établit le dialogue entre l'oeuvre et notre vision d'elle me semble une composante primordiale de cet art. On hésite d'abord à les identifier, ces formes: animales, végétales, larvaires, abstraites? ... Humaines parfois, a coup sûr.

Un rapprochement ne tarde pas à s'imposer entre l'art d'Auri et celui de l'illustre Jêrome Bosch, à qui d'ailleurs notre peintre dédie l'une de ses compositions. Le parallèle est flatteur à double titre: sur le plan de la science picturale, tirer de la gouache huilée des effets qui supportent la comparaison avec la prodigieuse technique de la tempéra à l'oeuf du maître hollandais n'est pas à la portée de n'importe qui; sur le plan de l'inspiration, la convergence n'est pas moins étonnante: membre d'une confrérie religieuse qui fustigeait les moeurs corrompues de l'époque, hante par les délirantes descriptions des enfers de la littérature du Moyen Age, témoin de misères, de supplices, d'épidémies et d'autres malheurs sans nom,. Jêrome Bosch se délivrait de ses hantises en les représentant avec une précision hallucinante sur les panneaux de ses fameux polyptyques. Toutes proportions gardées - modeste, il m'en voudrait de le placer au même niveau- et sans recou­rir à la symbolique religieuse de Bosch, Richard Authier réa­git d'une manière analogue aux évènements de notre temps.

Les transcriptions directes d'une émotion demeurent au reste assez rares dans sa création, et ce sont plus souvent des sortilèges oniriques, qu'il réalise comme sous la dictée de son subconscient. Les titres qu'il leur donne parfois, «Jardin d'oré», «Oiseaux fous», «Rivage du temps», «Cimetière marin», «Magma», «Fantasmes», ne prétendent nullement imposer au spectateur une lecture, une interprétation précise, ce ne sont que des suggestions pour l'approche d'un contenu poétique où chacun reste libre de laisser jouer sa propre imagination.

Ce n'est là, d'ailleurs, qu'une part de la création du peintre, qui se meut avec autant d'aisance dans un monde plus fami­lier, plus rassurant peut-être, celui de la danse. Inspiré par de nombreux croquis pris sur le vif dans des académies où l'on forme de jeunes danseurs, il campe, sur des fonds neutres où l'on pourrait voir le rideau cernant le plateau de la scène, des êtres humains isolés, en couple ou par groupes, dont les attitudes et les gestes miment les actes, les sentiments de l'exis­tence, la marche, le repos, l'hésitation, l'imploration, la révolte, l'adoration, l'amour. Le sexe peu apparent, le visage souvent indistinct, ces personnages me semblent en fait incarner davantage des états d'âme que des jeux de scène anecdotiques, et pour les peindre, l'artiste recourt en général à l'huile, moins tranchante et précise que la gouache, qu'il réserve aux visions surréalistes. Son pinceau paraît alors oeuvrer en douceur, hésitant à trop cerner les silhouettes, la touche délicate ébauchant de fragiles créatures de rêve. Là encore, le peintre prend vite ses distances du réel, de la nota­tion prosaïque, son art se fait évasion, transmutation, poésie.

Meme dans le langage plus direct du dessin humoristique ou de la bande dessinée, où la virtuosité de sa main lui permet toutes les audaces, Richard Authier reste fidèle à lui-même: dépassant le niveau du gag-image, il charge son dessin de viru­lence sarcastique, dépeignant une société de gnômes très inquiétants parce qu'on les suspecterait vite de préfigurer l'avenir de la science-fiction que nous annoncent les techno­logues des laboratoires de la biologie de pointe et les sociologues de la future humanité robotisée.

En conclusion a ces propos, je voudrais encore attirer votre attention sur un fait qui me semble fort significatif de la haute exigence de Richard Authier vis-à-vis de lui-même: alors qu'il dessinait et peignait depuis l'enfance et qu'il était doué d'une grande facilité sur le plan de la technique picturale, il n'a pas voulu, comme on le fait trop aujourd'hui, livrer ses essais, ses premiers travaux au public. Ce n'est que parvenu à la maturité et se sentant en possession d'un mode d'expression bien personnel qu'il a consenti à exposer. L'impression­ qui se dégage de l'ensemble de sa création, jusqu'à ce jour, est celle d'une vision du monde partagée entre le pessimisme et l'espoir. Pessimisme, en constatant que le sort de l'humanité, n'est guère plus souriant qu'au temps de Jêrome Bosch, qu'aux menaces des guerres, des épidémies et des tourments éternels se sont substituées les craintes d'une destruction totale de la vie sur notre globe. Cela, nul être sensible, nul artiste ne peut en faire abstraction, et c'est la part angoissante de l'oeuvre d'Auri, ce qu'il tente de sublimer dans ses gouaches de la manière noire, si j'ose dire. Elles n'offrent que rare­ment aux regards le sang, la torture et la mort. Pour conjurer les puissances maléfiques, le peintre met en oeuvre sa symbo­lique toute personnelle, et la beauté de l'oeuvre, le charme du matériau dont elle est faite, oblitèrent heureusement le tragique du sujet, n'en laissant subsister que la tension dramatique.

Quant à l'espoir, il s'incarne dans le peuple anonyme, encore aveugle et inexpressif, que la main de démiurge à l'air de tirer, comme par magie, d'un rideau flottant, d'une atmo­sphère de genèse, et qui s'arrache au néant, se soulève, tâtonne vers la lumière, vers le jour, avant de réapprendre les gestes de la vie quotidienne, une vie antérieure à quelque terrible catastrophe...

Il est bien difficile d'imaginer aujourd'hui quelle forme le bonheur humain pourrait revêtir, mais nous sommes tous plus ou moins conscients que pour y accéder il est indispen­sable de retrouver une sorte de pureté primitive en reprenant. intensément possession de notre corps, de nos sensations directes, de nos impulsions affectives. Je ressens, au travers de l'art d'Auri, se manifester cette quête, qu'il poursuit également, il nous le dit, de par la lecture d'ouvrages philosophiques ou religieux, de la méditation enfin. 

Je suis sûr que vous ne resterez pas non plus insensibles a cette qualité de la création de Richard Authier que je ne saurais définir mieux, même si le terme est banalisé par un trop large usage, qu'en la disant métaphysique.

M. Jean-Petit-Matile